Le paradoxe de l’ancrage et de la mobilité en zone rurale et périurbaine
 
 
 
 
Résumé

La mobilité peut être le fruit du hasard, de la nécessité, mais elle n’est rarement que cela. Elle s’inscrit dans un projet de vie familiale et professionnel, au moins pour l’un des conjoints. Elle est également associée à une recherche de qualité de vie même pour les populations pauvres observées. Ainsi, au travers des mobilités ou de leur absence, il est possible d’analyser des logiques résidentielles différentes. Mobilité et ancrage doivent être étudiées à l’échelle d’une vie et des différentes obligations et possibilités de chacune des étapes familiales et professionnelles. Les mobilités évoluent en effet en fonction d’un ensemble de contraintes dont la place accordée au logement et à l’ensemble de ses fonctions n’est pas des moindres. Que conclure sur les attentes de l’habitant sur son habitat ? Les attentes portent-elles uniquement sur l’habitat ? Ne contiennent-elles pas plutôt un ensemble symbolique plus large ? Ce sont à ces questions que nous tenterons de répondre.


Introduction

Résider dans le rural ou le périurbain comme habitant permanent ou secondaire correspond à la réalisation d’attentes en matière de logement formulées depuis un point de vue tant matériel que symbolique. Vivre en milieu rural ou périurbain relèverait actuellement du choix de vie. De fait, la population a fortement augmenté dans les zones rurales et périurbaines [1] et un ballet trompeur semble se dessiner entre deux populations : les nouveaux venus et les autres, ceux qui ont fait le choix de s’ancrer. Or, si « la mobilité est reliée à un phénomène social total » (Rémy, 1996 : 144), de quelle mobilité faut-il tenir compte lors de recherche sur les habitants des zones rurales et périurbaines ? En effet, si comme l’écrit Jacques Brun « les nouvelles façons de concevoir la « mobilité » [résidentielle] s’ouvrent à l’idée qu’il existe une échelle continue dans la capacité et la propension des individus à se fixer ou à se déplacer, et qu’un même individu peut vivre sans rupture fondamentale, des phases alternées de stabilité et de mutations résidentielles » (1993 : 6), comment ces phases interagissent-elles avec les autres mobilités ?

La mobilité résidentielle, perçue comme une « compétence sociale » (Kaufmann, 2001), serait uniquement évaluée sous l’angle des changements de résidence. Cette vision apparaît tronquée car elle ne prend pas en compte l’ensemble des lieux de vie pouvant faire sens pour un individu, et ne rend pas compte de la diversité des situations rencontrées pas plus que de la pérennité des choix, car résider en milieu rural ou périurbain est l’expression du choix d’un espace de vie autant que d’un mode d’usage de ce même espace, tout du moins lors de la prise de décision, aussi le terme de parcours résidentiel sera-t-il préféré [2].

La possibilité de l’expression de ces choix a fortement évolué au cours des quinze dernières années sous l’impulsion de l’essor d’une autre mobilité, liée, à l’accessibilité aux transports et notamment à l’essor de l’usage de la voiture individuelle [3]. Ainsi, « l’évolution des moyens de communication favorise une redéfinition des rapports entre domicile et travail » (Aymard, Brun, 2002 : 228). Cette mobilité quotidienne est souvent définie comme « l’ensemble des pratiques de déplacement d’une population dans son cadre habituel, « la plupart du temps défini comme un espace centré sur le domicile (moins de 50 km en Allemagne, moins de 80 km en France, moins de 75 miles aux Etats-Unis), où se fait l’essentiel des déplacements. » (Orfeuil, 2002 : 300).

Pour interpréter les sens de ces mobilités pour les familles et leurs implications sur le vécu des individus, il convient de croiser les parcours résidentiels et la mobilité liée à l’accès au lieu d’emploi. Toutefois, pour comprendre totalement le sens des déplacements et nuancer le couple d’opposition traditionnel mobilité/ancrage, il convient de rajouter un troisième élément, qui ne peut être uniquement analysé en terme de mobilité : la profession. L’emploi peut impliquer un arbitrage entre l’emplacement du lieu de résidence et la mobilité quotidienne, l’emploi peut donc exercer une incidence sur le choix du lieu d’habitation. En effet, les choix professionnels peuvent être analysés de deux façons et relever de deux logiques différentes : la carrière professionnelle s’organise autour d’un domicile ou au contraire sans lien avec un domicile « principal » précis mais grâce, notamment, au « support » d’une résidence dite secondaire (Bonnin et Villanova, 1999 ; Ortar, 1998, 1999 ; Perrot, 1998). En ce sens, rester ou partir exerce une incidence en terme de choix de parcours professionnel, rester ou partir a aussi une implication sur les choix familiaux effectués. La profession a une autre incidence : la disponibilité, l’ouverture aux loisirs diffère selon le métier exercé et l’écart entre les catégories sociales s’est encore creusé avec l’accès aux RTT (Léger, 2002). L’habitat est choisi aussi en fonction d’un type d’accès aux loisirs souhaité.

Le recours à l’usage des trajectoires de vie permet alors de mieux appréhender le sens des choix résidentiels et leurs implications sur la vie familiale. Cette prise en compte du temps long nécessite de prendre également en considération la place de l’ensemble des logements formant sens pour les individus au cours de la vie.

En effet, il est bon de tenir compte de « l’investissement paradoxal qu’apportent les familles à la résidence multiple [et du] renversement des priorités de résidence » (Bonnin, Villanova, 1999 : 5) qui participe de la redéfinition des rapports ville-campagne. Dans un article portant sur le dédoublement des espaces sociaux Jean Rémy remarquait « les dédoublements résidentiels aident à poser, de façon renouvelée, le problème du lien du caractère physique des systèmes d’habitat et la fluidité des espaces sociaux. » (1999 :318). Nous abordons là la résidence secondaire assimilée à la maison de famille et non l’autre forme car « il ne faut pas confondre loisir et secondarité même s’il faut du temps disponible dans l’un et l’autre cas. » (Rémy, 1999 : 321).

Nous postulons que si la mobilité résidentielle peut être le fruit du hasard et de la nécessité, elle s’inscrit aussi dans un projet de vie familiale et professionnelle, au moins pour l’un des conjoints. Elle est également associée à une recherche de qualité de vie même pour les populations les plus pauvres observées. Ainsi, au travers des mobilités ou de leur absence, il est possible d’analyser des logiques résidentielles différentes. Mobilité et ancrage [4] doivent bien être étudiés à l’échelle d’une vie et des différentes obligations et possibilités de chacune des étapes familiales et professionnelles. Les mobilités évoluent en effet en fonction d’un ensemble de contraintes dont la place accordée au logement et à l’ensemble de ses fonctions n’est pas des moindres. En filigrane émerge l’opposition ancrage/mobilité mais en est-ce bien une ? Qu’entend-on par ces deux termes ? L’ancrage serait perçu comme le contraire de la mobilité, le contraire du mouvement donc. Une perception qui ne rend toutefois pas compte de l’ensemble des mobilités et des ancrages possibles.

La problématique de l’ancrage est différente selon le type de logement, elle a également fortement évolué au cours des dix dernières années. Jusque dans les années 1990, pour rester, il fallait acheter une résidence secondaire ou accepter un héritage en milieu rural. Le non mouvement se traduisait par le choix d’un lieu d’habitation permanent le moins loin possible de cet habitat secondaire afin de pouvoir y retourner le plus souvent possible. Actuellement ces personnes résident en permanence dans leur résidence secondaire.

La mobilité peut être quotidienne, hebdomadaire ou concentrée uniquement sur quelques moments de l’année. Les distances peuvent également varier (départementales, régionales, nationales ou internationales) selon un rythme préétabli ou aléatoire. Les finalités enfin peuvent varier : professionnelles, familiales ou de loisir. Toutefois la mobilité n’est pas le contraire de l’ancrage, elle ne peut pas être uniquement analysée sous l’angle du déracinement car elle est fréquemment présentée comme un ré-enracinement possible, réel ou symbolique. La mobilité peut être l’une des formes de l’ancrage.

Quelles sont donc les attentes de l’habitant sur son habitat ? Portent-elles uniquement sur l’habitat ? Ne contiennent-elles pas plutôt un ensemble symbolique plus large ? Ce sont à ces questions que nous tenterons de répondre.

L’article se base sur des recherches anthropologiques menées auprès de résidents secondaires et d’habitants en zones périurbaines ou rurales. Cette proposition s’appuie donc sur des enquêtes de terrain réalisées sous forme d’entretiens semi-directifs, complétée par de l’observation participante lorsque cela est possible.

Figures d’installation

Trois figures dominantes de la mobilité émergent pour expliquer le choix de venir à la campagne tout en ayant des occupations d’urbain : celle du souvenir d’expériences de vie, ne serait-ce que fugitive, le désir d’un mieux vivre, ou des raisons purement pragmatiques.

Les souvenirs d’enfance, qu’il s’agisse d’une enfance campagnarde ou d’expériences de séjour chez ses grands-parents, dans la résidence secondaire familiale ou d’amis des parents, possède un poids tout particulier qui préside à nombre de décisions. Mme J. a toujours vécu à la campagne sauf durant les premières années de son mariage. Vivre à la campagne et surtout en maison est pour elle une évidence qui se renforce lors de la naissance de ses enfants. Son conjoint et elle-même désirent alors acheter mais ne disposent pas d’apport, aussi sont-ils contraints de rechercher à se loger à quarante kilomètres de Nice et à amorcer une phase de mobilité quotidienne.

Entre souvenirs de vacances et désir de mieux vivre, la campagne attire aussi et représente le lieu idéalisé de vie familiale pour de nombreuses personnes. M. et Mme K. ont tous les deux toujours vécu en ville dans des quartiers difficiles. Après la naissance de leurs enfants ils désirent s’évader de ce quotidien et achètent une maison en très mauvais état à Chavannes sur Suran persuadés que la campagne saura leur offrir les liens sociaux qui n’existent plus dans leur quartier. La campagne est ici autant l’expression d’un processus de fuite que de quête vers un futur espéré meilleur. Un futur d’autant plus idéalisé que Catherine est longtemps venu au village avec ses parents qui y louaient un appartement l’été. Ce village symbolisait à la fois son enfance et le souvenir de son père dont le décès, survenu alors qu’elle était adolescente, avait marqué la fin de ses séjours chavannais. Aussi, même si l’accession à la propriété est présentée comme une opportunité qui a su être saisie au bon moment, le choix de la localisation n’est en rien innocent.

La campagne peut enfin être choisie parce que c’est le seul lieu qui permet de concilier deux carrières professionnelles. M. et Mme G. ont ainsi acheté une maison à Chavannes pour cette raison même, lui travaillant à Bourg en Bresse et elle-même à Oyonnax. Scinder le parcours permet de concilier ce qui au quotidien deviendrait vite intenable. Pour ces couples la mobilité préexiste, elle représente une donnée avec laquelle ils doivent tenir compte et vivre en milieu rural est une des façons possible de la répartir et de vivre au quotidien. Toutefois, là aussi la décision n’arrive pas complètement par hasard : les deux conjoints ont vécu au préalable à la campagne et désiraient retourner y vivre, leur expérience de la ville ayant été vécue comme désastreuse. Ils ne recherchent pas non plus n’importe quel type de bien mais une maison en pierres, gage de solidité et d’antériorité et donc d’une certaine façon de racines. Le choix d’un domicile entre deux centres urbains « pour être à mi distance » relève ainsi autant d’une décision relevant d’une certaine pragmatique que d’un idéal de vie.

Le choix des lieux de résidence procéderait d’un écho très personnel même lors de l’installation dans des communes a priori sans lien avec une histoire familiale.

L’ancrage est-il le contraire de la mobilité ?

La mobilité est souvent perçue comme le contraire de l’ancrage résidentiel, hors si l’ancrage est possible c’est notamment parce qu’une mobilité a été acceptée. Rester ne signifie toutefois pas la même chose selon l’accessibilité aux lieux.

A Chavannes sur Suran, les retours existent depuis une quinzaine d’années et certaines personnes ont pu réaliser leur carrière sans quitter le village. M. V. a ainsi commencé sa carrière à Macon. A la faveur d’une mutation à Bourg-en-Bresse il revient vivre à Chavannes, à côté de ses parents. Depuis les mutations se sont succédées, dont une dernière à Macon, mais la famille n’a plus déménagé.

Rester implique aussi des mouvements de balancier. Les lieux sont investis mais pas nécessairement en permanence. Le lieu d’attache peut aussi bien être une résidence secondaire que permanente dont le statut évolue en fonction des nécessités familiales et professionnelles. Clans a connu une période de dépeuplement au cours de laquelle vivre au village et avoir une activité professionnelle autre que rurale ou artisanale semblait impossible. Les transformations du réseau routier et de l’accession à un véhicule ont progressivement fait évoluer la perception de la distance. Vivre à Clans paraît de nouveau possible. Cette situation a favorisé le retour de résidents secondaires ou permanents partis vivre ailleurs à un moment donné. M. P. a ainsi passé toutes les vacances de son enfance au village, l’installation à Clans est apparu comme une évidence à un moment donné : son activité d’artisan impliquait de nombreux déplacements et sa femme ne possédant pas d’emploi stable, Clans était un choix tout aussi possible que d’autres localités. M. B. lui a vécu son enfance au village où ses parents étaient instituteurs. En 1997, M. et Mme B. achètent une maison à Clans et décident de profiter du congé de maternité de l’épouse pour y vivre à temps plein à titre d’essai. Essai qui s’avère satisfaire pleinement le couple qui réside toujours à Clans.

Pour l’ensemble de ces cas, l’emploi principal restant localisé en ville, l’installation et donc l’ancrage, implique un accès à une plus grande mobilité quotidienne. Cette désolidarisation entre le choix de l’emplacement de l’habitation et le lieu de travail possède, d’après Joachim Scheiner et Birgit Kasper un caractère marquant de notre société (2003).

La mobilité favorisée par l’ancrage

Si la possession d’une résidence secondaire peut favoriser le retour elle peut être également le moteur de migrations plus lointaines. En effet, posséder une maison de famille peut favoriser la mobilité professionnelle et donc géographique. Les M. ont hérité de la maison de famille de monsieur qu’ils ont entièrement restaurée. Ils sont tous les deux originaires de la région. M. M. a très tôt commencé une brillante carrière chez un industriel de renommée internationale. Son premier poste est à Lyon, mais très vite, afin de pouvoir progresser dans la hiérarchie, il est nécessaire à la famille de partir s’installer à Paris puis dans le nord de la France et enfin en Belgique. La maison est utilisée comme épicentre de la vie familiale. Elle représente une attache, une référence dans la vie familiale qui lui permet d’aller de l’avant vers de nouveaux projets et surtout de nouvelles destinations professionnelles. Arrivé à l’âge de la retraite, le couple ne décide pas pour autant de vivre à Chavannes. Si la maison est gardée c’est au titre de résidence secondaire, eux-mêmes ayant décidé de faire construire dans la sud de la France. L’hiver passé à Chavannes au cours de l’année de la construction les a d’ailleurs convaincus de leur incapacité à vivre durablement à Chavannes.

La maison peut aussi être conçue comme celle du retour, celle qui permettra de retrouver sa famille et ses racines. M. et Mme G. ont ainsi racheté à Chavannes une maison de famille en mauvais état alors même que tous deux travaillaient à Paris. Ils sont tous les deux originaires du village et ce choix, réalisé au début des années 1980, n’a d’autre but que de permettre à la famille de rester enraciné. Durant toutes leurs années d’activité, les visites s’échelonnent au gré des vacances scolaires plus quelques fins de semaine, notamment durant la période de la chasse, à partir de l’entrée en service de la ligne du TGV Paris-Genève. Chavannes n’est toutefois pas l’unique destination du couple qui voyage aussi beaucoup. Une fois à la retraite, l’appartement parisien est rendu et le couple s’installe à Chavannes. Cela ne signifie pas pour autant qu’il reste immobile. Madame continue à s’investir dans la vie mutualiste et se rend, de ce fait, pratiquement une fois par semaine à Paris. Monsieur s’investit dans la vie politique locale mais profite des déplacements de sa femme pour l’accompagner. Le couple voyage aussi avec des amis ou rend visite à ses filles. Monsieur G. constate qu’il lui arrive rarement de rester plus d’un mois d’affilé à Chavannes sans partir. Pour ce couple la mobilité est inhérente à un mode de vie qui combine racines et déplacements géographiques. De fait, M. G. estime même qu’il lui serait impossible de rester sans partir et de fait, s’il apprécie les discussions avec ses voisins, il ne les supporte qu’un temps et préfère prendre ses distances régulièrement pour retrouver d’autres personnes, d’autres possibilités d’ouverture. La mobilité recherchée peut donc aussi être celle générée par une appétence intellectuelle qui revient dans nombre de discours.

Pour ces deux couples, l’enracinement se traduit ainsi paradoxalement par une mobilité accrue. Si l’ancrage est un élément pivot, le tuteur, il ne comble qu’une partie de la vie des individus qui ne peuvent non plus se passer de l’environnement urbain. Il est ainsi aussi un moteur de la mobilité.

Les mobilités au cours d’une vie

Cet usage assez linéaire de la résidence secondaire s’est complexifié au cours des dix dernières années sous l’impulsion, de nouveau, de l’accès à l’automobile. Le retour s’accompagne de la possession ou de la jouissance d’un bien mobilier dans une commune dite d’origine. Les liens développés sont alors essentiellement familiaux. Les échanges entre espaces urbain et rural sont nombreux, alimentés par des incursions quotidiennes pour certains, ce qui suppose que chacun des espaces soit porteur d’une fonction évolutive. La longueur des déplacements géographiques peut également avoir varié tout au long de la vie au gré des déménagements des individus ou des groupes. De nouveau, il convient d’analyser précisément le sens de ces migrations, leur incidence sur la famille, les choix professionnels et donc sur la trajectoire sociale.

Isabelle a hérité en 1992 de la maison de son père à Châteauneuf d’Entraunes. Ce dernier y était né mais avait vécu principalement à Nice. A l’époque, Isabelle est institutrice à l’étranger après l’avoir été deux ans dans un village du haut pays niçois. Elle rentre en France en 1995, l’année de son mariage et de la naissance de son premier enfant. Le retour au pays s’effectue en deux temps et passe par un séjour prolongé à Châteauneuf qui sert alors de base pour rechercher un logement et un emploi pour son conjoint. Elle-même obtient un poste dans une petite commune proche du littoral. Un an plus tard, son époux n’ayant toujours pas trouvé d’emploi, ils décident de rentrer en Angleterre où naîtra leur deuxième enfant, au tout début de l’année 1997. Elle revient à Châteauneuf chaque été, au mois d’août. Au cours de l’été 1999 elle quitte l’Angleterre et son conjoint et s’installe à Châteauneuf avec ses enfants. Sans ressources financières, son projet est alors d’être l’institutrice de ses enfants et de créer une école privée. En cours d’année scolaire, elle cède sous la pression de ses enfants et les scolarise à Guillaumes, village le plus proche, distant de quatorze kilomètres. Elle prend également la décision de réintégrer l’éducation nationale et sollicite un poste à Guillaumes, qu’elle obtient, ce qui lui permet de rester vivre à Châteauneuf. Cette installation est perçue comme temporaire en raison de la peur de son ennui, ou de celui de ses enfants, à terme. Elle se refuse également à envoyer ses fils en pension lors de leur entrée au collège, seule solution envisageable si elle reste vivre au village. Néanmoins, la vente de la maison n’est nullement prévue, même à long terme, et ce même si son statut est de nouveau appelé à évoluer.

L’usage de la maison intervient de fait au gré de besoins personnels. La maison de famille, la maison source et ressource, est utilisée pour ses fonctions symboliques. La maison est la coquille (Pezeu-Massabuau , 1983), l’espace le plus intime vers lequel il est possible de se retourner et de se réfugier. La maison sert de lieu de ressourcement et d’espace de retour possible. Les multiples migrations sont aussi révélatrices des transformations actuelles des modes de vie à la fois en raison de la multiplicité des déplacements et des recompositions permanentes de la famille. Le cas d’Isabelle rappelle aussi que pour que des familles s’implantent durablement dans des zones rurales il est nécessaire qu’elles effectuent des choix dont celui de laisser partir les enfants alors qu’ils sont encore très jeunes, lors de leur entrée au collège. Un choix difficile pour nombre de personnes rencontrées.

La fille des P. illustre un autre aspect de ces aller-retours : le lien entre précarité et mobilité. Depuis que M. P. a pris sa retraite d’artisan du bâtiment en 1997, il séjourne la moitié du temps à Châteauneuf avec son épouse où cette dernière a hérité de plusieurs maisons et de terres. Ils tiennent toutefois à conserver leur logement à Villars pour pouvoir maintenir des liens professionnels et accéder plus facilement aux services médicaux. En 1997, leur fille est en train de compléter une licence de français. Elle vit alors à Nice. Elle souhaite devenir professeur des écoles mais échoue au concours d’entrée plusieurs années de suite. En 2000, elle occupe un emploi d’auxiliaire de puériculture à la crèche de Puget Théniers et s’installe donc chez ses parents. En 2001, la mairie de Guillaumes crée un emploi d’auxiliaire à la maternelle. Elle emménage alors à Châteauneuf, chez ses parents. Cet emploi lui permet aussi de se rapprocher de son ami qui vit dans un hameau voisin. L’installation paraît là aussi précaire en raison de la nature de son contrat de travail et elle quitte de nouveau le village pour travailler à Digne dans une école privée. Elle reviendra à Châteauneuf un an plus tard et y vit toujours malgré des contrats de travail marqués du sceau de la précarité.

Ancrage et mobilité à l’échelle des générations

Jusqu’où faire remonter les origines de la mobilité ? Dans son analyse des migrations, Paul-André Rosental (1999) montre l’ancienneté des migrations, de même que les logiques qui les sous-tendent, arguant de la nécessité de réintégrer le temps long pour comprendre les phénomènes en cours. Dans ce contexte, la résidence doit être prise en compte à partir des logiques migratoires à l’œuvre dans une lignée et des modes de regroupement familiaux qui président alors : regroupement autour du lieu d’origine, dans la ville d’accueil, dans un espace rural extérieur ou éclatement de l’entité familiale. Les formes prises sont donc diverses et s’accompagnent d’un désir d’insertion plus ou moins marqué dans la société d’accueil. Simultanément d’autres lieux, marqués eux par l’histoire familiale, sont utilisés comme référents. Les travaux d’Isabelle Bertaux-Wiame, sont une autre illustration de ce phénomène pour la période récente et démontrent bien la nécessité de penser le familial en liaison avec le résidentiel, voire même d’analyser les comportements individuels face à une histoire résidentielle et familiale de la migration ou de l’ancrage. A ce propos Dominique Maison met en garde contre l’assimilation de sédentarité à passivité (Maison, 1993).

Le temps long doit alors être restitué à l’échelle d’une lignée, pour en comprendre les incidences, ainsi que les ressorts. Cette approche permet de repérer les continuités, les ruptures, ou simplement les discontinuités (par exemple un bien peut être vendu dans une région devenue difficile d’accès où le réseau familial s’est distendu mais un autre est racheté dans un endroit mieux situé, plus plaisant ou porteur de sens pour le réseau familial du conjoint). Cette analyse passe donc aussi par le repérage des réseaux de parenté et des parcours résidentiels effectués à chaque génération.

L’analyse des migrations, à l’échelle d’une lignée ou d’une vie, permet aussi l’étude des parcours résidentiels. C. Bonvalet, A. Gotman et Y. Grafmeyer, en conclusion d’une enquête sur la famille, s’interrogent sur la pertinence de la variable « résidence principale » (1999), notamment parce que l’accumulation d’un patrimoine ne passe pas forcément par ce logement. Ces auteurs proposent d’élargir cette notion à celle de « système résidentiel » selon la définition de Daniel Pinson (1988). Ces systèmes contribuent à produire des espaces qui eux-mêmes construisent du « lien familial en permettant les rencontres, les échanges et l’hébergement. » (Bonvalet, Gotman, Grafmayer, 1999 : 243). Ainsi en va-t-il pour les Caron qui illustrent la transmission d’un bien immobilier acquis dans le but explicite de constituer une résidence secondaire, à la fin du 19ème siècle, bien qui, dès son acquisition fut un support de mobilité.

Armand Caron achète sa résidence secondaire en 1894 à Dhuys, hameau de Chavannes. Il est natif d’un village voisin mais travaille à Clermont-Ferrand. Il est veuf, père de trois enfants : Marie-Thérèse, Anatole et Jean. Jean se marie le premier. Lorsqu’Anatole, qui vit à Paris, convole à son tour, son frère a déjà quatre enfants. Pour pallier l’exiguïté et éviter des querelles à propos de la gestion de la maison, Jean qui habite alors à Grenoble, acquiert une maison bourgeoise à Chavannes, le Clos, en 1923. Anatole rachète sa part de la maison de Dhuys. Il a deux enfants, Mireille et Paul. Ce dernier épouse une cousine, Hortense Caron, héritière d’une ancienne ferme située dans un hameau voisin, à Thioles. Sans son divorce, Paul aurait probablement vécu chez elle et ainsi laissé la maison de Dhuys à sa sœur. Un compromis fut recherché pour trouver une solution de partage durable. Une division physique fut décidée, seul cas rencontré dans l’Ain. Paul dispose de la partie habitable alors qu’étable, granges et chambres situées au-dessus de ces locaux sont attribués à Mireille. Le jardin est conservé en indivision jusqu’au décès de Paul, sa sœur ayant entre-temps racheté sa part. Cet usage alternatif est interrompu à divers moments : Paul vit un an à Chavannes pendant son enfance puis à la fin de la deuxième guerre mondiale. Le fils aîné de Mireille y vit une année lorsque, au chômage, il est à la recherche de nouvelles solutions professionnelles. Plus récemment le fils de Paul, âgé d’une cinquantaine d’années, s’est installé à Chavannes, lui aussi pour prendre un nouveau départ loin de la vie parisienne. Il résidera à Chavannes jusqu’à la mort de son père puis s’achètera un appartement non loin de là où il vit toujours. Enfin, la fille aînée de Paul vit dans la maison de sa mère depuis sa retraite après avoir vécu plusieurs années à l’étranger et dans diverses villes françaises. Cet usage en pointillé et l’attachement au lieu se retrouve pour d’autres lieux illustre aussi l’un des constats réalisé par Jacques Brun : « l’appartenance, simultanée ou successive, à plusieurs espaces différents, de l’échelle du quartier à celle des continents pour les migrants internationaux peut devenir, devient de plus en plus souvent un élément constitutif de l’identité de l’individu comme du groupe » (1993 : 7).

Selon Bernard Vergely « la mobilité est une composition de vitesses et de lenteurs. » (1993 : 201), gageons que l’ancrage est une des formes de ces lenteurs, une forme nécessaire de repli sur soi pour justement favoriser une plus grande mobilité et, si l’on continue à suivre Bernard Vergely, une plus grande intelligence « car l’intelligence c’est la mobilité même comme la mobilité est l’intelligence même » (1993 : 201). Composer entre les différentes mobilités possible c’est accéder à une certaine maîtrise de son destin familial et social, notamment professionnel. Il est donc nécessaire pour accéder à une compréhension globale de la mobilité ou immobilité résidentielle de tenir compte d’un ensemble de facteurs dépassant largement la sphère de la résidence, il est également nécessaire de se méfier des couples d’opposition parfois un peu rapides. Comprendre l’ensemble des mobilités - au sens large du terme - dans lesquelles s’inscrit l’individu favorise l’accès à une compréhension certes des mobilités en cours mais aussi des aspirations des individus en matière de logement/cadre de vie, et du poids symbolique dont ce dernier est porteur.

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Notes

[1] C’est volontairement que les termes sont associés tant il est difficile d’établir les frontières de ces espaces surtout lorsqu’il s’agit d’appréhender les modes de vie de ces populations.

[2] Cf Jacques Brun sur le caractère problématique de l’usage du terme « mobilité résidentielle » (1990).

[3] Cf notamment les enquêtes transport qui indiquent que les distances domicile/travail se sont notablement accrues à budget temps constant (Orfeuil, 2000).

[4] Le terme ancrage est préféré à celui de sédentaire car ce dernier terme renvoie, selon nous, à une sédentarité de l’ensemble des activités qui ne se présente pas dans les cas rencontrés.