De l’habitat au logement : Thèmes, procédés et formes dans la poétique architecturale de Roland Simounet
 
 
 
 
Résumé

C’est à partir de la deuxième moitié du XX siècle que les architectes considèrent les modes de vie comme enjeux marquants la conception. Cependant, bien avant que la théorie architecturale entérine le recours au populaire comme source d’inspiration, avant même que les codes de l’architecture participationniste soient établis, l’œuvre de Roland Simounet, et notamment sa formation, accomplie au tournant des années 1950, témoignent des modalités de définition d’une nouvelle approche à la conception du logement dans ses relations à l’habitat. Depuis la contribution fournie par Simounet en 1953 à la Grille du groupe Alger du IX CIAM (l’Habitat pour le plus grand nombre), où le jeune concepteur réalise un relevé du bidonville algérois de Mahieddine comme base pour l’élaboration d’une cité de relogement, une nouvelle démarche est établie, où l’habiter n’est plus à saisir en tant que fonction mais comme acte culturel. Le relevé de Mahieddine permit à Simounet d’approfondir sa connaissance de l’habitat maghrébin et des modes de vie qui président ces espaces. En posant la description du réel comme premier jalon d’une méthode reconduite lors de la suite de cités de transit réalisées pendant les dix ans successifs, cette pratique construira une poétique opérante chez Simounet dans la globalité de son œuvre.


La hutte et la baraque

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’urgence de la reconstruction se lie à l’application à grande échelle des énoncés des années trente relatifs à l’industrialisation du bâtiment et à la construction en série, des dures critiques s’élèvent contre le fonctionnalisme.

Durant une décennie, des profondes transformations marqueront la relation des architectes à leur métier, dans la conception du projet et dans l’articulation des différentes composantes de la discipline.

Par les réflexions et les recherches de ces années les principes architecturaux de la modernité seront progressivement épuisés, remplacés par d’autres approches du projet, d’autres démarches de la conception, qui s’avèrent être encore aujourd’hui représentatives de la contemporanéité.

Les différentes poétiques qui viseront l’adéquation de la pensée architecturale aux nouvelles conditions sociales et économiques se baseront sur la remise en cause systématique des principes modernistes.

Le cadre hétérogène et complexe qui se détermine ainsi, laisse néanmoins émerger la volonté commune de saisir la réalité des conditions dans lesquelles l’architecture doit s’ancrer, en opposition à la tabula rasa du mouvement moderne, et à l’abstraction idéalisante de son contexte qui y était implicite.

Le long parcours qui permettra de devancer ces positions est marqué de manière déterminante du profond renouvellement qui affecte la conception architecturale de l’architecture à habiter.

Pendant une vingtaine d’années, le Mouvement Moderne avait codifié l’espace de la maison comme métaphore de la relation de l’architecture au monde. La réduction de la poétique moderne à un dogme appliqué au premier degré avait emmené à croire qu’à partir du simple usage on aurait pu engendrer à la foi la forme et l’espace d’une architecture n’ayant pas d’autres paramètres essentiels. Centrer le projet sur une pensée standardisée, sur l’interaction contrôlée d’un nombre limité de variables, sur la réduction systématique de la quantité d’espace et sa conformation précise à des activités données, constituent les traits communs et exclusifs de cette approche.

Il reviendra aux jeunes architectes de la génération successive de concevoir d’une autre manière la relation de l’architecture à son époque. Les élaborations des années 1950 sont à cet égard d’autant plus intéressant qu’elles mettent en relation directe le cadre plus ancien avec les nouveaux protagonistes. Entre l’après-guerre et le post-modernisme, ces derniers se trouveront confrontés aux propositions des leurs aînés surtout en occasion des conférences et des congrès où ils seront convoqués à intervenir sur des thèmes représentatifs de l’idéologie moderniste.

Le CIAM 9, tenu en 1953 à Aix en Province, ayant comme thème l’habitat pour le plus grand nombre, est un exemple saisissant de cette processus, car des nombreuses propositions élaborées à cette occasion ont ouvert un parcours résolument nouveau à l’élaboration architecturale par la réflexion sur le logement.

A coté des contributions plus connues à ce congrès [1], d’autres moins étudiées fournissent un témoignage intéressant sur les modalités de définition d’une nouvelle approche, qui se produit essentiellement par le recentrage sur les relations de l’architecture aux modes de vie et aux traditions culturelles des habitants.

Parmi ces propositions [2], celle du Groupe Alger aborde la conception architecturale autrement, affichant par cela les modalités de construction d’une nouvelle poétique qui se fonde sur le regard porté à la réalité environnante, au profit d’une plus grande prise en compte de l’individu, de ses liens sociaux, des actions qui les supportent, des espaces où ces dernières tiennent lieu.

Si le choix du sujet et de la démarche générale du groupe sont bien sur à attribuer à toute l’équipe, émerge toutefois la contribution déterminante donnée par Roland Simounet.

Bien avant que le recours systématique au populaire soit entériné comme source d’inspiration et de réflexion de l’architecture savante, avant même que les codes de l’architecture participationniste soient établis, le travail élaboré par Simounet à cette occasion accorde la plus grande importance à l’observation de la relation de la maison à son habitat, et fonde le projet sur l’analyse de l’existant.

L’intérêt qu’on porte à ce premier travail de Simounet réside en outre dans le rôle que cela jouera dans son parcours, car il se place à l’origine de la constitution d’une méthode projectuelle développée ensuite par le restant de sa formation, accomplie au tournant des années 1950 par la réalisation d’une série importante de projets et réalisations de cité d’urgence, de recasement, de transit, et toujours réaffirmé le long de sa production.

En 1953, lors de la préparation du CIAM 9, Roland Simounet a 25 ans et vient d’achever ses premières réalisations à Alger [3]. Son talent pour le dessin, sa capacité d’observation, la justesse des solutions étudiées, conduisent Jean de Maisonseul à le recruter comme participant au groupe CIAM Alger, pivotant autour des correspondants algérois de Le Corbusier : le même de Maisonseul, Pierre André- Emery, Louis Miquel [4].

Le but du congrès était d’établir une Charte de l’Habitat, correspondante de la Charte d’Athènes pour l’urbanisme, à travers la confrontation des documents proposés par les groupes participants.

Dans le milieu de ce CIAM, habiter est encore une fonction, un ensemble d’activités strictement et abstraitement déterminées, par lesquelles sont représentés et épuisés tous les facteurs qui lient l’homme à l’habitation :

« Après avoir établi les 4 fonctions fondamentales de l’Urbanisme : Habiter, travailler, se cultiver, circuler, le CIAM 9 étudie l’habiter et tout ce qui les hommes organisent et construisent pour habiter.

Les groupes participant prépareront des exemples concrets de projets ou réalisations se rapportant à la fonction « Habiter ». [...] L’effort principal sera donné à l’étude, à l’analyse, à la discussion et à la confrontation de tous les exemples de projets et de réalisations exposés par les différents groupes. [...]Il est souhaitable que le CIAM 9 permette de créer une grille de la fonction Habiter, qui sera le résultat du congrès. » [5]

Une base de la charte envisagée est produite par l’AS.CO.RAL [6], et remise avec l’organisation du programme du congrès :

« L’habitation est un abri d’hommes. Elle existe parce que les hommes ont besoin de s’abriter, surtout pour protéger leur santé contre la pluie, le froid, le vent, mais, aussi pour assurer leur sécurité. [...]Abritant l’homme, le logis dresse des parois autour de l’homme. Ces parois forment un contenant. [...] L’homme s’abrite dans son logis pour y agir. Il s’abrite pour dormir, pour prendre ses repas et pour les préparer, pour se laver, pour se réunir aussi. [...] Toute une série d’activités à l’intérieur du logis que ce contenant peut faciliter ou compliquer, qu’il faut par conséquent qu’il facilite. » [7]

Bonne partie des stéréotypes du modernisme ressort dans cette réduction de l’homme du XX siècle à un être primitif qui a la seule exigence de fuir le froid et ses ennemis par la construction d’une maison évoquée telle qu’un grotte ou une hutte. La rhétorique héritée des avant-gardes se plait encore, en 1953, à susciter la conception de l’architecture de son temps par la suggestion d’archétypes élaborés grâce à une abstraction absolue de toute réalité.

Le travail présenté par le groupe Ciam Alger réfutera cette idéologie à partir de ses prémisses.

Tout en poursuivant la recherche d’une maîtrise de la forme par les enjeux esthétique du modernisme, la grille livre une réflexion clairvoyante sur les enjeux de l’habitat pour le plus grand nombre.

Mahieddine : les bases essentielles du logis musulman

Alors que la majorité des participants s’oriente directement à l’élaboration de nouvelles typologies [8], le groupe Alger saisit le thème par rapport à un enjeu spécifique : le problème des bidonvilles, habitat précaire et illégal, et propose l’étude de Mahieddine, vaste Cité [9] au coeur d’Alger.

Outre élément qui marque l’originalité de cette contribution est le choix d’articuler la grille autour d’un double enjeu : l’analyse d’un habitat existant, et la proposition d’un projet pour celui-ci.

Sous-jacente à ce choix, la volonté de se confronter à la réalité de la ville construite, à ses dérives, à ses exceptions, s’affirme davantage par le relevé du bidonville, dont Roland Simounet sera chargé.

D’autres grilles verront le projet côtoyer des documents relatifs aux modes de vie et aux traditions des habitants. Le groupe Maroc, par exemple, présente un travail articulé comme une recherche sur les fondements théorique de la conception architecturale, où des photos d’hommes et de femmes de la région, ainsi que de leurs maisons, sont convoquées pour illustrer la démarche.

Cette attitude modifie celle inaugurée pendant les années ’30, quand les expositions et les congrès étaient supportés par des grandes compositions en photomontage, où un homme idéalisé était mis en correspondance à l’architecture moderne [10].

La partie de la grille dédiée à l’analyse de Mahieddine fait évoluer ce principe mettant en correspondance serrée les dessins de Simounet avec les photos qu’il a pris sur place.

Les hommes, les femmes, les enfants de Mahieddine viennent habiter les planches, qui restituent une vision lucide et perçante de cette réalité.

« L’étude du bidonville non apparut évident. [...] Étant le plus jeun et le plus disponible, j’étais tout désigné pour travailler sur le terrain. A cette époque, évidemment, nous étions un peu rédempteurs, mes aînés imprégnés de conceptions hygiénistes étaient impatients de découvrir les résultats de l’enquête. Je me glissais donc dans ce monde inconnu et réputé hostile. [...] A mon grand étonnamment, je découvrais un habitat spontané, ingénieux, économe de moyens. Des espaces maîtrisés, un respect de l’ancrage et de la végétation. Une vie de quartier organisée, une solidarité saisissante. [11] »

A partir d’une série de photos aériennes et d’ensemble, qui avait permis la définition des planimétries du bidonville, Simounet centra le relevé sur ses constructions, dont l’étonnante variété l’emmena à en proposer de nombreux exemples dans la grille.

Les maisons, les gargotes, les dortoirs, les boutiques dessinés par Simounet révèlent la complexité de la vie sociale du bidonville, où il existaient des activités commerciales, les baraques étaient données en location, la plus part des habitant avait un travail fixe, un comité des habitants avait été crée pour interagir avec les institutions d’Alger.

La grande majorité des relevés représente les objets d’usage quotidiens au même titre que les constructions ; leur présence qualifie l’espace et permet d’en comprendre l’utilisation.

Fig.1 : CIAM 9, Grille du Groupe CIAM Alger, croquis FLC R2-12/141-1 , 1954

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Le document FLC R2-12/141-1, bien que schématique en raison de la pauvreté du logis, permet une lecture des pièces et des activités. Un espace partiellement couvert fait la médiation avec l’extérieur et introduit à l’entrée. D’ici les pièces s’enchaînent pêle-mêle : un WC se rattache à un trame sanitaire, deux pièces ont des lits, d’autres des tables, la silhouette d’un homme se détache sur la linge tendue à sécher.

Fig.2 : CIAM 9, Grille du Groupe CIAM Alger, Gargote et dortoir à Mahieddine, 1954

(JPG)

A des baraques plus solides correspondent des dessins plus précis, comme ceux relatifs à l’auberge avec gargote au rez-de-chaussée et dortoir à l’étage. Un porche fait ici la transition avec l’espace de la rue, et accueille un premier comptoir. A l’intérieur : la cuisine, les tables alignées et, au fond, l’escalier qui conduit au dortoir, où l’on trouve des planches ou des nattes pour coucher, un rayon pour le rangement des affaires des locataires, une fenêtre. Si ici le dessin est poussé jusqu’à représenter les matériaux, la structure, d’autres parties de la grille sont encore plus précises.

Fig.3 : CIAM 9, Grille du Groupe CIAM Alger, Habitation du président du comité de défense de Mahieddine, 1954

(JPG)

Celle réservée à l’habitation du président du comité de défense de Mahieddine est la plus détaillée, et le plan et la coupe sont complétés par des notes prises par Simounet sur place. Une enceinte sépare l’espace domestique de la rue, introduisant à des espaces intermédiaires, couverts ou en plein air, d’usages très différenciés. Simounet remarque que la partie plus éloignée de la maison est réservée au poulailler, tandis qu’en proximité de l’entrée de la maison un auvent définit un patio, abritant au fond un débarras. A droite de l’accès, une pièce d’eau et un WC sont reliés à des canalisations. L’espace qui les sépare sert à l’entretien du linge et suit en étant partagé par la famille voisine. Au centre de ce patio, une seule pièce couverte complète la maison, contenant un lit, des caisses, une table. La porte est en axe avec l’accès extérieure, la fenêtre est ouverte sur la mer. Tous les matériaux sont notés ; au centre de la planche Simounet écrira : « Les bases essentielles du logis musulman : la chambre, la cour, le patio couvert, la pièce d’eau et le WC. » [12]

Aucun architecte n’avait encore imaginé utiliser le relevé d’un bidonville pour faire projet. Au delà de l’extraordinaire précision graphique et de la richesse iconographique de ces planches, la grille affirme la description critique du réel comme étape structurant l’invention architecturale. Si aujourd’hui cette démarche est normalement retenue, elle était totalement nouvelle à l’époque.

L’abstraction qui préside cette démarche n’est plus celle du Mouvement Moderne. Elle n’entraîne pas la schématisation ou l’idéalisation d’un sujet qui se retrouve décollé de sa réalité sociale. Bien au contraire, elle est ici opérée d’abord par rapport aux filtres qui empêcheraient d’analyser Mahieddine dans sa qualité architecturale. Cette approche sans préjugés a permis de réserver à un habitat destiné à la destruction et considéré comme expression pathologique de la société le même regard jusque là porté sur l’architecture savante.

Le relevé de Simounet saisit des configurations particulières, décèle des dispositifs spatiaux, systèmes où les relations entre les différentes parties sont intentionnellement établies, les retrouve constamment le long de l’analyse d’une grand série d’exemples. Le dessin véhicule l’analyse : il est en même temps outil et condition déterminante la compréhension du donné enquêté. Cela permet de cerner les modes de vie qui président les espaces décrits, d’en comprendre les règles constitutives qui serviront de base au projet.

Dans la partie réservée au projet, la grille expose une hypothèse de relogement temporaire pour les habitant du bidonville, à construire sur le même site de Mahieddine. Des grandes barres se retrouvent disposées à coté d’une construction horizontale et à des services de proximité (une crèche, un centre sportif et un centre culturel.)

Fig.4 : CIAM 9, Grille du Groupe CIAM Alger, Croquis de projet,1954

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Dans cette idée d’ensemble, où le groupe s’aligne aux préceptes de l’axe héliothermique et des typologies des années ‘30, Simounet va développer sa proposition pour des logements de transit. La cellule duplex proposée permet de bien lire l’influence des donnés du relevé.

Des coursives communes, éclairées et ouvert sur le paysage, conduisent aux logements. Dans ces salles à double hauteur conçues comme des volumes continus sur base carrée, ce sont les variations de niveau du sol et du plafond à diversifier les espaces. La paroi où s’ouvre la porte d’accès accroît son épaisseur pour y intégrer des placards et des rangements. A coté de la porte, un escalier emmène à l’étage et sépare en deux l’espace du volume principal. Une partie, qui se retrouve couverte par le plancher de la mezzanine, est située dans l’axe de la porte et est séparée de la loggia par une paroi où s’ouvre une fenêtre. Le reste du volume demeure à toute hauteur et s’ouvre sans transition sur la loggia, dont le plancher et le plafond sont légèrement rabaissés.

Grâce à un deuxième recours à l’abstraction, Simounet transpose ici les éléments dégagés par le relevé à l’intérieur d’une démarche qui a toujours l’ambition de produire la forme sans renoncer à une vraie invention.

Les dispositifs des baraques de Mahieddine sont rappelés par l’articulation interne du duplex, mais celui ci ne voit ni une réproposition immédiate des dispositifs repérés au bidonville, ni leur déguisement en produit architectural savant par une démarche d’adaptation.

Tout en tenant en compte les données culturelles et sociales des habitants, Simounet propose dans ce cas d’autres systèmes, équivalents, formulés à partir de l’idée de duplex et de volume cubique à toute hauteur. Les coursives communes et la variété des parcours qui y est liée par les différentes possibilités de distribution jouent ici le rôle des espaces traditionnels de transition entre l’extérieur et la maison. La loggia, articulée en deux partis plus ou moins directement connectés à la salle, corresponde aux espaces ouverts et collectifs des patios et des cours des maisons traditionnelles algériennes.

A partir de ce premier projet, le rapport constant à la tradition constructive, la longue fréquentation de la casbah et l’assimilation de ses formes architecturales et urbaines, s’inscriront chez Simounet dans un parcours poétique original, où la recherche spatiale et de langage ne penche jamais vers le mimétisme, ni vers le vernaculaire.

La leçon du bidonville

Après le CIAM IX, les participants du groupe Alger restèrent en contact, formant une communauté solidaire et très riche, entourée d’artistes, d’écrivains, d’éditeurs et de critiques.

La qualité de son premier travail avait confirmé à Simounet l’admiration de Jean de Maisonseul, à l’époque urbaniste à l’Office du Plan d’Alger, qui l’y nomma Conseiller Technique pour l’Habitat en 1954.

Dans ce cadre Simounet eut accès à des commandes publiques par lesquelles sa phase de formation s’accomplira à travers la pratique intensive et presque exclusive du logement temporaire.

La cité de transit de Djenan el-Hasan dans le Frais-Vallon, à Alger, dont le 207 logements auraient accueilli des familles arrivant de la campagne (1954), sera suivie par celle de première urgence au quartier algérois de la Maison Carrée (1955), par celle de relogement aux carrières Jaubert, à Alger (1957-‘58) et par la reconstruction et la cité de compensation du quartier Bokat-Sahnoun à El-Chliff (ex Orléansville) suite au tremblement de terre, en 1958.

Dans les mêmes années, des projets à affectation différentes, telle que la ville nouvelle de Timgad, près de Batna (1958-‘60), afficheront déjà l’application des mêmes principes à un cadre architectural plus vaste.

Ces projets de logements temporaires serviront de laboratoire pour structurer une poétique architecturale qui restera opérante chez Simounet dans la globalité de son œuvre successive.

Une analyse de l’oeuvre architecturale successive de Simounet a montré la persistance de ces principes de conception, ainsi que leur adaptation à d’autres contextes géographiques et sociaux. [13]

Dans ces premiers cas, déterminant sa poétique, toutes les contraintes qui caractérisent d’habitude les projets de logement temporaire étaient présentes : des sites parfois inconstructibles car en forte pente, un budget et des moyens de chantier extrêmement réduits, un programme complexe à haute densité où la pensée sur l’architecture est indissociable de la grande échelle.

La pratique du projet chez Simounet est, dès lors, indissociable de la réalité de ses conditions d’implantation et de ses habitants.

Dans les choix d’ancrage au sol des interventions, l’interaction avec le site s’avère toujours déterminante. Djenan el-Hasan associe les logements en bandes horizontales parallèles aux courbes de niveau. Cette opération, qui permet de compenser les déblais et les remblais, en étant menée sans bulldozers ni grues, entraîne la superposition de couches construites qui forment une sorte d’orographie artificielle. Superposée au territoire, l’architecture échelonne le paysage.

Ce système dérive, bien sur, de l’observation de la casbah d’Alger et des modalités d’assise remarquées à Mahieddine. Convoqué fréquemment dans des contextes analogues le long de la production successive de Simounet, il sera d’ailleurs indiqué par le concepteur comme « typologie casbah » [14]. A cette idée se relie le principe de densification horizontale que Simounet applique constamment. Cet a-priori, qui détermine la grammaire associative de la distribution jusqu’a son rythme interne, est en fait induit par l’importance consacrée à l’interaction des dynamiques sociales de la communauté des habitants avec leurs espaces de vie quotidienne.

« Je crois à la densité. Pour que la vie existe, il faut que ce soit dense. [...] J’ai toujours été étonné qu’on ne densifie pas plus. On préserve plus l’intimité en se regroupant qu’en se dispersant : il suffit d’organiser la hiérarchie des espaces. On peut très bien se retrouver dans son patio en ayant traversé des espaces très denses. J’ai eu l’occasion de travailler dans des pays à démographie très forte comme l’Afrique du Nord. J’ai fait des cités où il y avait mille habitants à l’hectare. On ne voyait pas autant de monde qu’on aurait pu le croire. Tout se passait bien. » [15]

Comme lors de Mahieddine, les modes de vie agissent en orientant les choix de fond du projet, à un niveau encore pre-formel. La configuration architecturale est toujours définie par la suite, à travers une démarche qui demeure intégralement inscrite dans une recherche esthétique originale.

La densification horizontale obtenue par l’association en bandes trouve un contrepoint dans l’ouverture des parcours, qui s’articulent selon un double principe. Djenan el- Hasan, les carrières Jaubert, Timgad, montrent tous l’ouverture de parcours transversaux à ciel ouvert, qui lient les différents niveaux du projet en formant une trame orthogonale à celle des logements. Cette dernière, comme remarqué à Mahieddine, est toujours nourrie par un système de circulation à coursives couvertes, qui font progressivement la médiation entre l’extérieur et l’intérieur. Ces choix de fond définissent soit la relation au sol que la volumétrie des opérations.

A une échelle plus petite, la cohérence interne du système se retrouve liée à un autre choix a-priori, celui de réserver un logement, entièrement équipé en sanitaires, à chaque famille.

Si Simounet établi ce principe, en désaccord avec les pratiques courantes en termes de logement transitoires [16], c’est toujours en relation aux pratiques des habitants, qui lui avaient montré le rôle centrale de l’unité familiale dans la définition de l’espace domestique. Le projet du CIAM 9 montre l’autonomie que la formalisation de cette architecture prend ensuite par rapport à la tradition.

Le choix d’un seul volume, au sein du quel différentes espaces se dégagent par l’aménagement des plafonds, des planchers, des rangements, revient à Djenan el- Hasan, aux carrières Jaubert, à Timgad. La séquence axiale qui lie en progression la coursive à la salle centrale et celle ci à la loggia ouverte sur le paysage reviendra couramment dans les logements de Simounet.

Le dispositif salle-loggia laisse apercevoir des claires références à d’autres figures de base de la maison nord-africaine, dont l’élément de configuration principale est la relation axiale entre la salle principale et la cour. Renouvelé sans cesse, cette séquence sera présente jusqu’au logements de haut standing parisiens de la ZAC Citroën- Cevennes (1987-1991).

Au delà des visées typologiques, qui rapportent les espaces aux fonctions dans une logique déterministe, l’interaction mutuelle d’un important nombre de paramètres vient maîtriser l’invention formelle, spatiale, technique, linguistique de Simounet.

Parmi ces enjeux, en grande avance sur les expériences participationnistes des années ‘70 et sans aucun recours à l’idéologie, Simounet accordera donc un rôle opératoire aux liens et aux dynamiques sociales des habitants, tout comme aux activités qui leur permettaient de construire leur identité, de s’identifier aux espaces, de s’en approprier. [17]

En même temps, le grand intérêt porté à l’observation des habitats spontanées africains resitue Simounet dans son époque, en relation directe aux modalités par lesquelles la nouvelle génération a devancé les principes rationalistes. [18]

« Je crois que d’être né en Algérie a beaucoup compté. Je fais depuis quelques temps cette constatation : dans l’Algérois où je suis né, et d’une manière générale dans le Maghreb, se trouvent les éléments fondamentaux du Mouvement Moderne en architecture : la terrasse, le lait de chaux, la rué intérieure, le coté vernaculaire des choses, avec cette géométrie simple que l’on retrouve dans la casbah ottomane d’Alger et qui a séduit beaucoup d’architectes. De là vient aussi que je sais m’adapter et prendre en compte la géographie des lieux. J’ai eu la grande chance de connaître l’habitat primordial, le village authentique et même le bidonville, qui est le contraire du taudis. Le bidonville est une structure vivante, une promesse de logement, alors que le taudis arrive à détruire l’idée même du logis. J’ai commencé mon métier en faisant des enquêtes de sociologie urbaine et, avant cela, en creusant des canalisations dans les quartiers démunis. J’en ai toujours gardé quelque chose. » [19]

Dans la fluidité de son discours, Simounet associe la portée de la tradition constructive à celle de la compréhension des modes de vie.

Si l’habiter n’est plus cerné en tant que fonction, mais comme acte de civilisation, situé géographiquement et culturellement, cela permet de recentrer les principes modernistes. L’approche rationaliste évolue alors, grâce à l’intégration d’éléments qui interviennent à différents niveaux du processus de conception, et qui ouvrent la voie à d’autres choix formelles, à d’autres grammaires du projet, qui marqueront bonne partie de l’architecture du post-moderne européen.


Notes

[1] Une des contributions plus remarquables au CIAM 9 est celle produite par Alison et Peter Smithson. Une analyse approfondie de leur poétique, de ses influences successives ainsi que sa portée dans les transformations de l’architecture entre l’après guerre et le postmodernisme est développée par Dominique Rouillard qui, depuis plusieurs années, consacre sa recherche à cette période. Nous renvoyons à sa production, qui est essentielle, pour tous ce qui concerne ces thèmes, et en particulier à : Rouillard, Dominique, Superarchitecture - le futur de l’architecture 1950-1970, Paris, 2004, Editions de la Villette, 542 p.

[2] On peut également rappeler ici la proposition du groupe Maroc, ayant pour titre « L’habitat marocaine, ou l’habitat pour le plus grand nombre au Maroc ». Le groupe été formé par Berand, Bodiansky, Candilis, Ecochard, Godefroy, Kennedy, Piot, Woods.

[3] Autour de 1951, après un séjour à Paris où il a étudié l’architecture à l’Ecole de Beaux Arts sans se diplômer,Roland Simounet rentre à Alger, afin d’y réaliser ses premières œuvres : les maisons Tosi, F.Albouker, Monnoyer, D.Albouker, Bernou.

[4] Jean de Maisonseul sera le fondateur du futur Institut d’Urbanisme d’Alger ; Pierre André-Emery, premier dessinateur de l’atelier Le Corbusier ; Louis Miquel, auteur du futur Aéro-habitat.

[5] Alexander Wogenskij, Lettre aux participants au congrès (cote du document à la Fondation Le Corbusier (FLC) : D3-1/511-531).

[6] Assemblée de Constructeurs pour une Rénovation Architecturale. Fondée à Paris en 1943 sous l’influence de Le Corbusier, l’AS.CO.RAL visait à établir les modalités pour joindre la reconstruction à l’introduction de techniques de préfabrication et industrialisation de la construction. L’activité de l’Atbat Afrique (Atelier des Bâtisseurs d’Afrique), fondé à Casablanca par George Candilis, Sharach Woods , Vladimir Bodiansky et Henri Pyot, s’inscrit dans son cadre.

[7] AS.CO.RAL, Projet de programme pour le IX° congres CIAM 1953, FLC D2-19/189-192.

[8] Parmi les thèmes des autres groupes participants on retrouve : « Autriche : quartier de logement à Vienne ; Belgique : unité d’habitation ; France : applications en aluminium (Jean Prouvé) ; Allemagne : maisons dans la vallée de Grindeberg ; Berlin : logements étudiants ; Italie : Gênes, Piano Fanfani, logements au parc Bernabo-Brea ». (FLC, D3-1/422, p. 38.)

[9] Le résumé de la Grille proposée par le Groupe Alger précise que la volonté est là de considérer le bidonville de Mahieddine « comme un élément constitutif de la ville », et que pour cela le bidonville est « appelé CITÉ de manière significative ». FLC F9 08-81.

[10] Bien que brièvement, il est la peine de rappeler qu’en 1936 Charlotte Perriand utilise déjà le photomontage pour montrer la réalité. « La grande misère de Paris », proposé en 1936 pour l’exposition aux Arts Ménagères, tout comme les panneaux pour le pavillon de l’Agriculture à l’exposition internationale de Paris de 1937, remplacent l’homme schématisé des panneaux réalisés avec Le Corbusier par une multitude d’enfants qui jouent et qui pleurent, d’hommes et de femmes qui travaillent dans les champs.

[11] SIMOUNET, Roland, « La leçon d’Alger, entretien avec Roland Simounet », La Ville n°1, Méditerranées Alger -Marseille - Barcelone, 1995, p. 44-45.

[12] FLC R2-110 14/143-3

[13] TESORIERE, Zeila, Le logement temporaire comme laboratoire pour l’architecture. Caractères, généalogie et prospective d’un espace domestique, Thèse doctorale, Université Paris 8 St. Denis, 2004, 2 voll., 465 p.

[14] Roland Simounet - d’une architecture juste, Paris, Le Moniteur, 1997.

[15] « La Méditerranée a compté et compte toujours. Conversation entre Roland Simounet, architecte, et Jean-Paul Dollé », Lumières de la Ville n°1, 1989, p. 94-95.

[16] La production courante de l’époque prévoyait en générale des containers à partager pour plusieurs familles.

[17] « A cette époque la sociologie urbaine était absente de l’enseignement, et l’habitat ne faisait pas partie de la formation des Beaux Arts. [...] L’enseignement initiait à la composition des palais, pas à la construction des maisons. Les slogans de Le Corbusier lui revenaient comme un boomerang, ils n’était pas compris et le desservaient souvent. » SIMOUNET, Roland, « La leçon d’Alger, entretien avec Roland Simounet », La Ville n°1, Méditerranées Alger -Marseille - Barcelone, 1995, p. 44.

[18] On rappelle qu’en 1954 Aldo van Eyck visitera le CIAM 9 arrivant à Aix en Province après un long voyage parmi les tribus Dogoon. La réception qu’il a eue des grilles des groupes Maroc et Alger est à retenir dans cette perspective.

[19] « La Méditerranée a compté et compte toujours. Conversation entre Roland Simounet, architecte, et Jean-Paul Dollé », Lumières de la Ville n°1, 1989, p. 95.