Logement et politique urbaine 1940-1975 : le cas lyonnais
 
 
 
 
Résumé

Cette communication aborde l’évolution de la politique du logement au sein de la seconde agglomération française, Lyon tout au long des Trente Glorieuses. Cette étude chronologique de la politique du logement au sein de la politique urbaine de la région lyonnaise souhaite rendre compte des bouleversements que connaît ce domaine en 30 ans. L’état des lieux du logement dans les années 1940 est d’abord mis en avant : il se caractérise par l’insalubrité et la carence. Un second temps est consacré au logement de masse dont l’emblème est le Grand Ensemble : l’approche souhaite illustrer à travers l’étude de deux grands ensembles de la région lyonnaise (la Duchère et les Minguettes) la théorie de la spécialisation des espaces urbains largement prônée au cours des années cinquante et au début des années soixante. La planification urbaine s’intensifie au cours des années soixante et fait l’objet d’une troisième approche. Cette période qui s’étend jusqu’aux années 1975 est caractérisée par un changement d’échelle dans l’aménagement urbain : ce dernier oscille alors entre une échelle régionale et une échelle métropolitaine. Cette époque connaît des changements tant au niveau des cadres d’action (DATAR, DDE, atelier d’urbanisme) que des acteurs eux-mêmes (de l’architecte à l’équipe pluridisciplinaire) : elle est caractérisée par un véritable renouveau qui donnera naissance à de nouvelles solutions urbanistiques dont la solution ‘ville nouvelle’, véritable fleuron de la politique urbaine à la fin des années soixante. On passe alors d’une construction de logements à la périphérie de la ville (donc dans son prolongement) à une construction de logements ex-nihilo notamment dans le cadre de la politique nationale des villes nouvelles mises en place à la fin des années soixante. Cette communication a alors pour but de mettre en évidence le rôle accru de l’Etat au cours de cette période et l’élargissement du territoire sur lequel s’applique la politique urbaine (et par conséquent la politique du logement). Il est ainsi possible de s’interroger sur l’évolution de la place du logement dans des logiques d’aménagement plus générales (passage de la construction d’un quartier à la construction d’une ville). Des explications peuvent certainement être apportées par une étude des nouvelles conceptions de l’espace urbain et par le rôle des acteurs/auteurs de ces nouvelles solutions urbanistiques.


Ce travail est une approche du logement dans le second 20ème siècle où « au fur et à mesure qu’elle s’autonomise par rapport à l’hygiène, la politique du logement va se confondre avec la politique urbaine [1] ».
La période étudiée est marquée par un élément important pour l’évolution du logement : le passage à l’échelle régionale « l’étroite connivence entre une approche sectorielle (le logement) et une approche territoriale (l’urbanisme) est confortée durant l’entre-deux-guerres par le changement d’échelle d’appréhension des problèmes », cette transformation dans l’approche des problèmes urbains est permise par le décret-loi de 1935 qui met en place les groupements régionaux d’urbanisme. Dans la région lyonnaise l’application de ce décret-loi est effectif en 1938, avec la naissance du groupement d’urbanisme de la région lyonnaise [2]. Les premières réflexions seront menées pendant la guerre, mais les réalisations envisagées seront retardées par les destructions de la ville de Lyon dues aux bombardements de 1944.
Au lendemain de la Libération, le problème principal est le relogement de la population sinistrée. Dans une note du 17 avril 1944 [3], le directeur des travaux de la ville de Lyon explique :

« Deux problèmes s’imposent à l’esprit de l’urbaniste à Lyon : leur importance est telle qu’ils doivent retenir l’attention des édiles, alors qu’ils font l’objet des préoccupations des services municipaux : le problème de la circulation, et le problème de l’habitat.
En temps de paix, le premier était certainement le plus sérieux ; depuis l’armistice, le second est passé au premier plan
 ».

Le logement devient donc une préoccupation omniprésente au lendemain de la guerre, c’est par une approche chronologique du logement dans la région lyonnaise que l’on va tenter de saisir deux temps dans la politique du logement : un premier temps où une place centrale est donnée au logement dans la politique urbaine afin de répondre à un souci quantitatif, quels sont les moyens utilisés pour construire rapidement, pour répondre aux besoins et rattraper le retard pris dans l’entre-deux-guerres dans la construction du logement ?
Dans un second temps, on tentera d’étudier l’intégration du logement dans des préoccupations plus larges, qualitatives, cette fois, permises par un contexte économique favorable : les Trente Glorieuses. C’est dans cette seconde étape, il me semble, que l’on pourra essayer de comprendre comment « l’habitat » devient une préoccupation pour les responsables des plans d’urbanisme ? comment prend-on conscience de la notion d’habitat ? comment le logement et sa construction sont-ils considérés dans une dimension plus large ?

A- Les années 40 : Carence et insalubrité

Le logement insalubre à Lyon

En 1940, le conseil municipal de la ville de Lyon commande au Bureau d’hygiène de la ville une état des lieux des logements insalubres à Lyon : le Bureau d’hygiène engage alors une enquête sur « les immeubles insalubres de la ville de Lyon classés par degré d’insalubrité [4] ». Les différents degrés d’insalubrité sont définis de la façon suivante :
« le 1er degré comprend les immeubles foncièrement insalubres et vétustes, menaçant la sécurité des occupants ; le 2ème degré comprend les immeubles insalubres qui nécessiteraient d’importantes et très coûteuses réparations pour être mis en bon état ; le 3ème degré comprend les immeubles partiellement insalubres dont la remise en état nécessiterait des travaux hors de proportion avec la valeur locative de ces immeubles [5] ».

Les résultats de l’enquête laisse apparaître de véritables zones « insalubres » dans la ville : Les immeubles classés dans le premier degré d’insalubrité sont situés très majoritairement sur la Rive gauche du Rhône composé par les 3ème , 7ème et 6ème arrondissements. De nombreux garnis sont identifiés particulièrement dans le 3ème arrondissement. Dans d’autres cas, les logements portent la mention « acheté par la ville pour démolition » ou bien « interdit d’habiter » ou bien « instance d’interdit d’habiter ».
L’étude se présente de la façon suivante :

Arrondissement Rues N° Nombre d’appartements environ Nombre de pièces environ Surface en m2 Observations
7ème arrondissement (RG) Grande rue de la Guillotière 41 12 27 105
" 45 15 32 130
" 49 7 13 200
" 130 2 8 60
" 132 2 8 75
" 134 3 10 75

Une étude approfondie permettrait de calculer la surface moyenne de chaque appartement, mais aussi la surface moyenne de chaque pièce. Les informations contenues dans l’enquête permettent également d’envisager une cartographie des logements insalubres par degré de classement à l’aide d’une Système d’information Géographique. Ceci permettrait ensuite de faire des liens avec d’autres informations sur les populations de ces quartiers, les équipements...
Suite aux résultats de cette enquête, le bureau d’hygiène réfléchit sur les moyens d’agir face à ce constat alarmant :

« Une première question consiste à déterminer les îlots présentant le maximum d’insalubrité pour un minimum d’inconvénients dans la réalisation de travaux.
A cet égard, on peut penser qu’il existe à Lyon plusieurs types de taudis :
les vieilles maisons insalubres, plusieurs fois centenaires, des vieux quartiers de Lyon ;
les maisons de construction assez récente, bâties avec des matériaux de fortune (ou d’infortune) par des propriétaires besogneux. On les trouve surtout dans des quartiers qui étaient ou sont encore à la périphérie, où des familles ouvrières pouvaient se procurer des terrains de jardins à bon compte. (De vastes étendues ont déjà été rendues libres, tant dans le quartier de Gerland que dans le quartier des Etats-Unis, grâce à l’action municipale) ;
Les maisons de rapport, généralement de un ou deux étages, construites assez sommairement pour faire des "logements ouuvriers" sur des masses de terrains loués par l’administration des HCL, qui est propriétaire de grandes étendues de terrain sur la rive gauche du Rhône (Brotteaux) ;
Les maisons lépreuses de certaines rues, notamment dans le quartier de la Guillotière, habitées par une population suspecte ; en les détruisant, on ferait œuvre d’assainissement et d’épuration morale
 [6] »

Les premières solutions esquissées

Certains courriers évoquent des études complémentaires menées sur ces logements pendant la guerre, aucune trace n’a été retrouvée. Cependant la situation semble être toujours aussi catastrophique en 1944, car dans le même rapport que précédemment, le directeur des travaux explique aussi :
« Il ne faut pas perdre de vue non plus, que le problème de l’habitat à Lyon n’est pas seulement un problème de logement, mais aussi un problème de salubrité » [7].
Puis il précise :
« en tout cas, pour faire disparaître les taudis, il faut d’abord construire ».
Pendant la guerre, la construction de groupes d’immeubles parsemés sur le territoire communal est décidée, elle est juste amorcée en 1944. Parallèlement deux autres grandes opérations sont envisagées :
« la première comporterait la mise en valeur du plateau de la Croix-Rousse, bien aéré, et particulièrement propre à l’habitat.
[...] la seconde consisterait dans l’aménagement d’une vaste cité-jardin dans la région de Champagne-Dardilly. Il existe dans cette région, une superficie d’environ 500 hectares, qui a heureusement conservé jusqu’à ce jour son caractère rural [...] la région est faiblement ondulée, à l’abri des grands vents des vallées, et se prête particulièrement bien à l’aménagement d’un lotissement modèle, qui pourrait sur la base de 40 habitants à l’hectare, abriter quelques 20 000 personnes
. [8] » (périphérie de Lyon).
Ces solutions au problème du logement trouveront d’autres applications au sortir de la guerre, mais elles sont témoins d’une réflexion foisonnante pendant la guerre en ce qui concerne la spatialisation des équipements dans la ville.
Les solutions proposées pour répondre aux besoins du logement 1944 révèlent l’importance de la carence, elles révèlent également comment le changement d’échelle s’impose peu à peu dans l’aménagement urbain, le territoire communal n’est plus la référence de base pour les divers aménagements. Cette évolution se renforce au cours des années cinquante avec la localisation des grands ensembles.

B- Les années 50 : le logement de masse

Etat des lieux

Année 1936 1946 1954 1962 1968 1975
Population du GU 799 389 697 971 746 655 912 229 1 037 340 1 089 362

Telle qu’elle est définie par le Groupement d’urbanisme, l’agglomération lyonnaise regroupe 56 communes réparties sur 3 départements et habitée en 1954 par 746 655 personnes.
Lors du recensement de 1954, une étude a été faite sur les besoins en logements et a conduit aux résultats suivants :
besoins dus au surpeuplement des logements et à la destruction des taudis :
82 000 logements
besoins dus à l’évolution démographique entre 1954 et 1975 :
66 000 logements
Total : 148 000 logements sont nécessaires pour répondre aux besoins de la population lyonnaise [9].

Le besoin en logements est donc une préoccupation omniprésente et jusqu’en 1962, la population urbaine augmente plus vite que le nombre de logements, même si entre 1954 et 1962 les écarts se réduisent [10].

L’utilisation des terrains viabilisés dans un premier temps :

Dans les années cinquante, la ville de Lyon est concernée par un projet d’envergure, l’unité de voisinage de Bron-Parilly, le premier grand chantier industrialisé de France, réunissant plus de 200 logements. Il s’agit d’une des plus grandes opérations HLM. Ce quartier terminé en 1956 (environ) concentre vraiment tout les éléments de la modernité dans le domaine de la construction.
Cette opération d’envergure ne suffit pourtant pas, dans une conférence aux architectes en 1957, on affirme « une des caractéristiques de Lyon est la très forte concentration de ses habitants dans l’ancien noyau urbain », la forte densité de la population à Lyon est alors montrée du doigt car « la nécessité de construire vite et beaucoup, sur un parcellaire mal adapté, a conduit depuis 10 ans à aggraver la situation. Il suffit de comparer le nombre d’habitants à l’hectare dans un îlot, tel qu’il était construit en 1945, avec le nombre de ses habitants après reconstruction selon les normes autorisées par les règlements en vigueur. On s’aperçoit alors que le chiffre qui était à l’ordre de 600 à 700 habitants à l’hectare, par îlot, dans la situation ancienne, est passé à 1500 voir 2000 habitants à l’hectare par îlot dans la situation nouvelle [11] ».
De plus, dès le milieu des années 1950, la plus grande partie des terrains viabilisés sont utilisés et le nombre de logements nécessaires n’est pas édifié. C’est dans ce cadre que des unités urbaines sont créées à la périphérie des villes.
« Des études furent donc entreprises pour créer de nouvelles surfaces aptes à recevoir des logements et à rassembler les efforts des constructeurs de programmes importants. Il s’agissait de bâtir en un minimum de temps, sur une surface libre d’emprises, judicieusement localisée et selon un plan d’ensemble, un nombre de logements propres à constituer une unité urbaine bénéficiant d’un équipement complet. Ce que l’on nommait alors « unités de voisinage » n’étaient que des ZUP avant la lettre [12] ».

Dans ces années, on observe une tentative de mise en place d’une politique pour favoriser la construction des logements pour deux raisons principales : l’ urbanisation et l’insuffisance et l’inconfort de l’habitat :
différents moyens :
Mobilisation de ressources financières
Offre foncière
Rationalisation et industrialisation des modes de la construction [13]

Ces éléments ont alors un impact important sur la ‘construction’ et le ‘nombre de construction’. D’autres moyens plus efficaces et plus radicales verront le jour dans les années soixante et donneront un pouvoir sans conteste à l’Etat et ses représentants notamment pour une meilleure maîtrise foncière particulièrement dans les programmes de villes nouvelles (grâce à la loi foncière de 1967 : expropriation...).

« Unités de voisinage » ou « secteurs à urbaniser » : la naissance des grands ensembles

Ainsi certains terrains avaient été repérés dans le cadre des réflexions sur le plan régional d’urbanisme dès 1948. Leur intérêt est à nouveau mis au jour dans le cadre d’un repérage de zones moins proches de l’agglomération mais présentant les atouts pour constituer des « secteurs à urbaniser ». Ainsi « ces secteurs jouissant d’une situation privilégiée mais pratiquement dépourvus de tout équipement ont été délimités et ont fait l’objet d’études d’aménagement particulièrement bien poussées : ce sont les secteurs de la Duchère, de Montessuy et de Sainte Foy [14] ». la situation géographique de ces secteurs sur le territoire (la périphérie de Lyon sur des communes limitrophes) s’inscrit bien dans cette logique de « dédensification » de la population, thème largement prôné au cours des années cinquante, souvent associés au problème de la circulation « la concentration d’un grand nombre d’habitants sur une surface donnée est une des causes principales de la congestion urbaine qui se manifeste dans les difficultés du parking et dans les charges particulièrement pesantes que pesantes que supportent nos services publics ». A cela s’ajoute le problème des équipements scolaires. C’est dans ce contexte qu’une réflexion plus large va s’ouvrir sur la localisation du logement et les besoins engendrés par la construction de logements en grand nombre.

Le cas de la Duchère

Dès 1949, l’urbaniste en chef du ministère de la Reconstruction et de l’urbanisme souligne l’intérêt tout particulier que présente le plateau de la Duchère pour la création d’unités de voisinage et « propose d’y interdire toute construction nouvelle avant que des études soient faites et les terrains équipés, conformément à leur prévisions [15] ».
Les premières réflexions sont engagées en 1951 par les urbanistes Cottin et Grimal. Afin de faciliter le projet, les limites communales (par rapport à Champagne-au-mont d’or et à Ecully) sont modifiées et la ville de Lyon devient la seule promotrice des 150 hectares de ce quartier dont 90 hectares sont réservés à la construction. Cet ensemble urbain qui réunit 5700 logements lors de son achèvement est organisé en 4 quartiers respectant les voies principales et les données naturelles du site :

-  le quartier du plateau, véritable centre de l’ensemble avec 2400 logements

-  le quartier : le château : environ 500 logements

-  le quartier Balmont : 1300 logements

-  le quartier ‘la sauvegarde’ : 1100 logements
Chaque secteur est doté d’un centre commercial (plus ou moins important), de groupes scolaires, de jardins d’enfants, de parkings.
C’est dans le secteur du plateau que sont réunis les principaux services du quartier de la Duchère.
Ce premier ensemble est réalisé dans sa totalité au début des années soixante.
Sa réalisation est le fruit de réflexions sur l’aménagement urbain influencé par la théorie de la spécialisation de l’espace urbain, l’est de Lyon devait être consacré à l’industrie, l’ouest (et nord ouest) à l’habitation. Il s’agissait ainsi de freiner l’expansion naturelle de la ville dans les plaines de l’est très arides pour l’orienter vers l’ouest vallonné verdoyant et résidentiel. Mais les besoins de plus en plus nombreux de territoires tant pour la réorganisation de l’industrie que pour la construction de logements aurait eu tendance à éloigner de plus en plus les habitations des grands foyers d’emplois, obligeant à la gestion de migrations quotidiennes très importantes.
La Duchère, comme les quartiers Montessuy et Saint Foy les Lyon relèvent de cette « théorie » de l’aménagement séparant industrie et habitation.

Mais dans le cadre de la loi sur les ZUP-1957, des localisations nouvelles d’aires urbaines disponibles sont recensées, la théorie à évoluer : « leur localisation a été choisie en fonction de la proximité des lieux de travail et d’une facilité de liaison relative avec eux, tout en conservant, dans la mesure du possible, les avantages qu’offrent le site lyonnais  ». De plus, « l’importance des besoins en logements restant à satisfaire dans l’agglomération lyonnaise suppose l’utilisation rapide de surfaces considérables, alors que les terrains équipés sont devenus dangereusement rares. Il est donc nécessaire d’en équiper à bref délai en quantité suffisante. Or, les terrains utilisables ne pourraient être trouvés dans le Nord et l’Ouest de l’agglomération que sous condition d’une refonte complète des réseaux de toute nature. Elles ne peut être envisagée en raison de son prix exorbitant [16] » . Plusieurs zones sont retenues : les Minguettes à Vénissieux, Feyzin (Isère- mais proche des Minguettes) , Rillieux-Crépieux (Ain).
Le cas des Minguettes

« la commune de Lyon est contiguë à celle de Lyon sur ses confins sud. Elle constitue l’un des principaux centres industriels de l’agglomération. Les usines sont implantées dans les parties basses de son site. Elles sont dominées par un vaste plateau qui n’est actuellement que faiblement abordé par la construction de maisons d’habitation. Il est donc, de la sorte, isolé des nuisances industrielles, tout en étant proche de grands foyers d’emploi. Ce secteur n’est actuellement traversé que par des chemins de terre [...] la création d’un quartier d’habitation sur ce point présenterait les avantages rarement réunis de l’isolement de l’industrie et de la proximité [17] ».
Cet espace d’une surface de 270 hectares prévoit 6000 logements sur 5 quartiers différents ; de la même façon que pour le projet de la Duchère, différents équipements sont prévus : équipements scolaires, socio-culturelles, centres commerciaux...

Il est important de noter que le grand ensemble « n’est après tout qu’une opération immobilière, même si des négociations entre les pouvoirs publics et les constructeurs interviennent déjà dans la mise en place des ZUP. C’est une réponse économique et technique à la pénurie de logement. Le grand ensemble, même accompagné d’un centre commercial de valeur régionale, n’offre qu’une gamme d’emplois restreinte en qualité et en quantité [18]  ». Souvent situé près des zones industrielles, l’adéquation ne se fera pas toujours entre les emplois offerts et les habitants de ces quartiers.
C’est face à ce constat que les premières réflexions sur une nouvelle solution urbanistique voient le jour au cours des années soixante avant même que les grands ensembles ne soient complètement terminés : c’est la solution « ville nouvelle ».

C- 1965-1975 : changement d’échelle...

Au début des années soixante, la planification urbaine battant son plein, des structures « aménageuses » se mettent en place réunissant des équipes pluridisciplinaires (architectes, géographes, urbanistes sociologue...) travaillant à la recherche de nouvelles « solutions urbaines » pour pallier les grandes villes surpeuplées et déshumanisées. Il s’agit de maîtriser l’urbanisation pour lutter contre l’extension en « tâche d’huile ». On définit une « ceinture verte » autour de Lyon, véritable poumon pour la ville. Le problème du logement est toujours récurent avec une croissance démographique qui s’affirme. Il faut trouver de nouvelles solutions. L’Etat-tout puissant se trouve confronter à ce problème dans les principales métropoles françaises et lancent ainsi un programme nationale de « villes nouvelles ». « la création d’une ville nouvelle , dans le voisinage de l’agglomération lyonnaise, était liée à la difficulté grandissante de trouver des terrains à bâtir à l’intérieur de la ceinture verte [19]  ».
Le logement (la construction « terrains à bâtir ») guident toujours la réflexion et est encore un élément moteur dans la recherche de nouvelles solutions urbanistiques, dans l’Histoire de la France urbaine, M. Roncayolo explique « villes nouvelles et grands ensembles ne sont pas deux types de formes urbaines qui se succèdent simplement dans le temps. La préparation et même la construction des villes nouvelles commencent avant que la phase des grands ensembles ne soit tout à fait achevée. La différence n’est pas seulement affaire de taille, de localisation, ni même de structures et de fonctions urbaines. [...] on a d’ailleurs parfois utilisé l’expression de « ville nouvelle » à propos d’opérations immobilières de statut juridique ordinaire, mais de grande ambition [20] ».

Aperçu de la solution « ville nouvelle »

Le changement profond entre l’étape « grand ensemble » et l’étape « ville nouvelle » au-delà des statuts juridiques, des modes de financement est une évolution dans la réponse donnée au problème du logement. L’échelle de référence à changer, on est passée de l’agglomération à la région, on est passé de la création du quartier à la création de la ville.
« la solution de la ville nouvelle s’oppose tout à la fois à la commune purement résidentielle, au lotissement de banlieue et à la cité-dortoir. Elle a une vie propre et permet, aussi bien sur le plan des transports que sur celui de l’urbanisme, de regrouper les activités en ensembles cohérents et autonomes [21] ». Dans la région lyonnaise, une ville nouvelle sera édifié au début des années 1970 à 30 km à l’est de Lyon : la ville nouvelle de l’Isle d’Abeau.
Même si la solution ville nouvelle représente vraiment le fleuron de la politique urbaine à la fin des années soixante, dans la problématique qui nous intéresse (le logement), cette solution urbanistique est le summum en terme d’inventivité, de « création idéale » de milieu urbain.

A travers cette description, il s’agit de percevoir différentes étapes dans la construction du logement de masse pendant les 30 glorieuses :

-  1ère étape : constructions dans la ville : Bron-Parilly

-  2ème étape : constructions à la périphérie : grands ensembles

-  3ème étape : constructions ‘ex-nihilo’ : ville nouvelle de l’Isle d’Abeau
L’évolution des solutions urbanistiques dans la région lyonnaise pour répondre au problème du logement est une illustration de la politique menée en France dans le second 20ème siècle. Au cours de cette période, deux éléments importants caractérisent cette politique : le rôle accru de l’Etat dans la décision publique et l’élargissement du territoire sur lequel s’applique cette politique. Il me semble alors intéressant de s’interroger :

-  sur une cartographie du logement dans et autour de la ville pour mieux percevoir la gestion (ou la non gestion) et l’organisation (ou la non organisation) du logement de masse,
-sur la place du logement dans la politique urbaine des métropoles françaises : élément moteur ? élément capteur ?

-  sur l’intégration du logement dans des logiques d’aménagement plus large : de la construction d’un quartier à la construction d’une ville,

-  sur les auteurs de ces nouvelles conceptions/nouveaux aménagements : de l’architecte des années 50 à l’équipe pluridisciplinaire des années 1960,

-  sur l’évolution des préoccupations concernant le logement et son ‘environnement’ : équipements, aménagement routier, équipement métropolitain...


Notes

[1] Jean-Luc PINOL (dir.), Histoire de l’Europe urbaine, Tome 2, Paris, Le seuil, 2003, p. 142.

[2] Décret du 7 novembre 1938 donnant naissance au GU de la région lyonnaise.

[3] Archives Municipales de la ville de Lyon (AML) : 968 WP 35, Note sur les travaux d’urbanisme les plus urgents à Lyon, 17 avril 1944.

[4] AML : 646 WP 7 : Enquête « Immeubles insalubres de la ville de Lyon classés par degré d’insalubrité - 6 novembre 1940 ».

[5] AML : 646 WP 7 : idem.

[6] AML : 646 WP 7 : « Note sur la lutte contre le taudis, 7 novembre 1940 »

[7] AML : 968 WP 35, Note sur les travaux d’urbanisme les plus urgents à Lyon, 17 avril 1944.

[8] AML : 968 WP 35, Note sur les travaux d’urbanisme les plus urgents à Lyon, 17 avril 1944.

[9] Archives de la DDE, 920001-143 : Ministère de la Construction, Zones à urbaniser par priorité dans l’agglomération lyonnaise-13 août 1959.

[10] Marcel Roncayolo, Histoire de la France urbaine, la France aujourd’hui : mutations urbaines, décentralisation et crise du citadin, Paris, Le Seuil, 2001, p.231.

[11] Archives de la DDE : 920001-128, Conférence aux architectes-1957.

[12] Archives de la DDE : 22/09/1960 : rapport de présentation du projet de la Duchère au conseil départemental d’hygiène.

[13] Jean-Luc Pinol, Histoire de l’Europe urbaine, tome 2, Paris, Seuil, 2003, p. 768.

[14] Archives de la DDE : 920001-128, Note sur l’évolution du logement dans le Rhône - 1957.

[15] Archives de la DDE : 920001-143, La Duchère-évolution des études-1959.

[16] Archives de la DDE : 920001-103 : Rapport sur la localisation d’une zone à urbaniser en priorité sur le plateau des Minguettes à Vénissieux- 11 décembre 1959.

[17] Archives de la DDE : 13 août 1959 : ZUP dans l’agglomération lyonnaise - les Minguettes, p. 5.

[18] Marcel Roncayolo, Histoire de la France urbaine, la France aujourd’hui : mutations urbaines, décentralisation et crise du citadin, Paris, Le Seuil, 2001, p. 369.

[19] Archives de la DDE : 850002-5, Eléments pour la rédaction du projet de rapport du préfet de la région Rhône-Alpes sur la ville nouvelle-1966, p.42.

[20] Marcel Roncayolo, Histoire de la France urbaine, la France aujourd’hui : mutations urbaines, décentralisation et crise du citadin, Paris, Le Seuil, 2001, p. 368.

[21] Archives de la DDE : 850002-5, Eléments pour la rédaction du projet de rapport du préfet de la région Rhône-Alpes sur la ville nouvelle-1966, p.6.